Song exploder : Netflix donne la chance aux chansons

mars 19, 2021

Dua Lipa, The Killers, Trent Reznor, Nathalia Lafourcade, REM, Alicia Keys, Lin-Manuel Miranda et Ty Dolla $ign sont sur un bateau. Un journaliste les cuisine sur leur processus créatif. Qui tombe à l’eau ?

Demander à un musicien de percer les mystères de son écriture est une gageure à peu près équivalente à vouloir résoudre le paradoxe de l’oeuf et de la poule. Comment naissent les chansons ? Dans quelles conditions viennent les idées ? Pourquoi un titre va t’il avoir plus ou moins de succès qu’un autre ? Autant de questions nébuleuses qui constituent le fil rouge de Song Exploder, how music gets made et que le podcaster Hrishikesh Hirway se plaît à poser à une faune de personnalités esthétiquement, artistiquement et générationnellement bigarée. Au delà des raisons pour lesquelles nous pourrions nous réjouir ou nous désoler de l’enthousiasme suscité par tel ou tel refrain, Song Exploder a le mérite de son format. Une demie-heure par épisode et par chanson, voilà qui laisse le temps de saisir le contexte dans lequel chacune d’entre-elles a été envisagée, pensée et écrite afin d’en tirer tous les enseignements possibles.

Au fil des entretiens, deux équipes se distinguent. La team « j’ai écrit un tube mais j’ai pas fait exprès » et la team « j’ai écrit un tube mais j’ai un peu fait exprès quand même». Et loin devant le peloton, les échappées héroïques de Michael Stipe, Peter Buck, Mike Mills et Bill Berry, les musiciens de REM dont les confessions à propos de Losing My Religion s’avèrent les plus édifiantes et vertigineuses de la série. Quelque chose de « bizarre », une « erreur », une chanson « sans refrain » qui ne correspondait pas au format exigé par les radios, c’est en ces termes sarcastiques qu’est évoquée Losing my Religion par ses protagonistes. À la fin des années 80, REM boucle une première décennie d’activité harrassante et se donne un an pour faire, selon les dires du guitariste, un « disque qui tuera » leur carrière. Quelques accords de mandoline plus tard, le groupe écrit une chanson de presque 5 minutes au texte quelque peu abstrait. Les musiciens la proposent en single d’un album qu’ils décident, pressés par leur maison de disques, de baptiser « Out of time ». REM est littéralement « à court de temps ». Les hommes en cravates de Warner s’opposent à ces décisions mais le groupe tient bon. Le retentissement que connaîtra par la suite Losing my Religion lui donnera raison et fait office de premier avertissement à retenir de la série Song Exploder : les véritables directeurs artistiques d’un groupe sont les musiciens du groupe.

Autre leçon à méditer : rester dans la mesure du possible propriétaire de ses oeuvres. Il faut voir les têtes embarrassées de Trent Reznor, Michael Stipe et Ty Dolla $ign lorsqu’ils se retrouvent gentiment forcés à écouter et commenter des pistes isolées de chant ou d’instruments de leurs propres chansons dont ils semblent ignorer la provenance. Musicien lui-même, probablement Hrishikesh Hirway profite-t-il de cette mise en lumière pour montrer que lui aussi est « de la maison » et qu’il a le bras assez long pour se procurer via les labels des musiciens qu’il interroge une matière que les principaux intéressés auraient de toute évidence refusé de lui prêter. Ces séquences constituent une bonne piqûre de rappel pour les groupes, qui plus-est à une époque où le streaming les déshabille chaque jour de plus en plus de leurs droits : la musique ne devrait appartenir à personne d’autre qu’aux musiciens qui la créent.

Pour le reste, il s’agit de suivre et de digérer les épisodes de Song Exploder comme autant de masterclass où se camouflent préceptes et préconisations en tous genres. On ne le répétera jamais assez : rien de tel pour des musiciens souhaitant émerger que d’écouter sagement des musiciens ayant déjà émergé. Quelles que soient leurs intentions (confidentielles ou mainstream, hasardeuses ou calculées), les artistes consultés dans Song Exploder connaissent effectivement les mêmes tourments et soulèvent approximativement les mêmes leviers pour tenter d’y remédier.

Ainsi, le premier signe de réconfort vient souvent de l’entourage. Qu’il s’agisse de collaborateurs professionnels ou d’amis proches, avoir sous la main des personnes fiables à qui parler, se confier, demander conseil est un indispensable garde-fou. À cause des réseaux sociaux, le commentaire a pris le pas sur l’expertise et le consensus prédomine aujourd’hui sur le débat. Pourtant, savoir à qui accorder sa confiance reste le meilleur moyen de faire les bons choix. Comme le confirme sagement Brandon Flowers, le chanteur des Killers : « il faut des gens qui te disent non ».

Deuxième méthode inspirante : aller voir ailleurs si l’on y est. Pour Alicia Keys, c’est lors d’une session studio avec son équipe à Londres que la chanson 3 Hour Drive émerge. Nathalia Lafourcade, originaire du Mexique, devra déménager au Canada pour se ressourcer. Voyager, c’est écrire. Écrire, c’est voyager. Pas besoin d’aller loin et de vider son plan d’épargne logement, il suffit de recréer quelque part les conditions qui permettront aux idées de « venir » naturellement, spontanément. C’est dans un métro, sur le chemin d’une soirée à laquelle il se rendait en traînant les pieds, que Lin-Manuel Miranda enregistre sur son téléphone la mélodie du futur titre phare de la comédie musicale Hamilton.

Enfin, et au risque de conclure par une louche de niaiserie sauce développement personnel, il n’est pas inutile de rappeller que c’est en puisant dans l’intime que l’on fabrique une chanson relativement honnête. Les artistes sont tellement astreints à écrire en fonction d’un « public cible » et de ses attentes qu’ils finissent par occulter leurs propres envies. L’authenticité, Ty Dolla $ign la trouve en imaginant un disque hommage à son frère en prison. Les Killers la débusquent dans le « son du désert », leur désert, le Nevada dans lequel ils ont grandi. Dua Lipa la gagne quant à elle en affrontant les démons de sa dernière rupture. En dépit de la diversité des profils cuisinés dans Song exploder, une morale commune se trame derrière l’histoire que chaque artiste raconte à propos de sa chanson : pour être soi, il faut d’abord revenir à soi.

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J’aurais voulu être un artiste

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