Queen, ma thérapie de groupe (chapitre zéro)

janvier 5, 2021

D’aussi loin que je me souvienne, ma première émotion liée à Queen n’a pas été provoquée par une chanson de Queen mais par la chambre de Sylvain.

Sylvain était ce que l’on appelle un « camarade de classe ». C’est en tous cas en ces termes que la photo de la 6eC de notre collège nous qualifiait. Un mercredi, Sylvain m’avait convié à passer l’après-midi chez lui. Juste après avoir poussé la porte de sa chambre, mon regard s’est immédiatement posé sur de mystérieux posters ainsi qu’une rangée de compact-disc dont les pochettes semblaient renvoyer aux affiches sur les murs. Le soin et l’application apportés à cette mise en scène m’interpellent encore aujourd’hui. L’agencement des CD respectait la chronologie de leur parution tandis que la disposition des posters dégageait également une forme de logique et d’harmonie. Tel est le vestige primitif de Queen (dont je ne sais encore qu’il s’agit de Queen) qui apparaît lorsque je dépoussière le fossile de mes années 90.

Mon premier souvenir de Queen n’est donc pas Queen mais la déférence précoce d’une personne pour Queen. Comment un enfant d’une dizaine d’années pouvait-il déjà être aussi familier avec un groupe dont la génération correspondait plus à celle de nos parents qu’à la nôtre ? Sans le savoir, je plongeais dans le grand bain d’une question qui n’allait jamais cesser de me tarauder : celles de nos goûts et des styles musicaux.

La première chose qui m’ait fasciné chez Queen n’est donc pas Queen mais la fascination d’une personne pour Queen. C’est moins le charisme de Freddie Mercury que celui de Sylvain et son idolâtrie franche pour Queen qui d’abord m’intriguât. Sans le savoir, je venais de rencontrer le spécimen qui deviendrait mon sujet d’observation favori : le fan.

La première chose qui m’ait saisi à propos de Queen n’est donc pas la musique de Queen mais sa matérialisation iconographique (les posters) et discographique (les albums). Avant de les avoir entendus, les musiciens de Queen me sont apparus. Sans le savoir, je découvrais le phénomène vers lequel convergeraient la plupart de mes obsessions : le groupe.

Quand exactement cette fameuse après-midi chez Sylvain a t’elle eu lieu ? J’ai beau me creuser la tête, les circonstances restent confuses. Freddie Mercury est mort en novembre 1991. Mon année scolaire de 6e a duré de septembre 1991 à juin 1992. Tout laisse à supposer que ma découverte de Queen a suivi de quelques mois la fin du groupe. Voilà une pièce pour le moins tragique dans le puzzle de mon histoire avec Queen : en apprenant qu’ils existent, j’apprends qu’ils n’existent plus. Je mettrai le temps nécéssaire à saisir le bénéfice et le dommage affectifs consécutifs à cette révélation/privation de Queen.

Bénéfice affectif : ne pas avoir connu une personne vous exempte du chagrin de sa disparition. Bien que certaines chansons de Queen soient susceptibles de m’affecter, je n’ai jamais cru bon me forcer à pleurer la mort d’un inconnu. Malgré son irradiance, Freddie Mercury reste le grand absent, le fantôme de mon histoire avec Queen. Je reviendrai sur la distance que j’ai toujours cru nécessaire de maintenir avec ce personnage dans le chapitre que je lui consacre.

Dommage affectif : la découverte de Queen étant liée à leur perte, j’ai toujours ressenti la frustration d’un enfant contraint de s’amuser avec un jouet cassé. Pendant une quinzaine d’années, j’ai lu des biographies et vu des documentaires qui me racontaient une histoire dont je connaissais déjà la fin : l’épilogue fatidique de la disparition de Freddie Mercury. La mort du chanteur de Queen a d’emblée rendu mon aventure avec le groupe figée, archaïque, anachronique, impossible. Je suis né en 1980, l’année où sortait la chanson Another one bites the dust. J’avais 6 ans lorsque Queen jouait au stade de Wembley et 11 ans lorsque le groupe publiait son ultime disque. Strictement parrallèles, ma frise chronologique et celle de Queen ne pouvaient se croiser si ce n’est, comme le stipule le théorème géométrique, avant d’avoir atteint l’infini.

Contre toute attente, l’infini s’est pointé plus tôt que prévu en 2005 lorsque que le batteur et le guitariste de Queen sont repartis en tournée avec un nouveau chanteur. Je ne manquerai pas de revenir sur le trouble qui fût le mien lorsqu’à l’instar d’un Marty Mc Fly coincé dans un épisode de Retour vers le futur, j’ai vécu des instants auxquels il m’était jusqu’alors interdit de songer. Comme, par exemple, celui de prendre place dans une file de spectateurs avec un billet de concert estampillé « Queen » dans les mains.

Que s’est-il passé entre ma « découverte » de Queen en 1992 et mon premier « concert » de Queen en 2005 ? Ma scolarité, mes études, mon premier travail, mon premier appart’, ma première histoire. Avec, en filigrane, une loyauté et une fidélité jamais démenties vis-à-vis de Queen. Je ne prétends évidemment pas avoir été indifférent à d’autres artistes mais à aucun moment, je n’ai ressenti le besoin de renier, d’abandonner ou d’archiver Queen. Mon inclination pour ce groupe fût toujours si constante, si puissante, si rassurante, si fascinante qu’il me semblait vain de lutter contre elle. Remettre Queen en question, c’était me remettre en question. Douter de Queen, c’était douter de moi. Queen n’a pas simplement influencé mes goûts musicaux (je développerai plus loin mon analyse du « style » de Queen) mais, je crois, mon goût pour mes propres goûts. Contre vents, modes et marées, mes sentiments pour les chansons de Queen m’ont inculqué les joies de la persévérance et ne m’ont jamais rien conseillé d’autre que de suivre avec acharnement et panache mes envies.

Sylvain ne pouvait se douter qu’en m’invitant à « jouer » un mercredi après-midi dans sa chambre, il provoquerait une réaction en chaîne qui chamboulerait mon existence. Où que mon « camarade de classe » se trouve et quoi qu’il fasse désormais, je ne peux que lui être reconnaissant de cette involontaire et inestimable procuration.

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