Englabörn to be wild

août 16, 2020

« Lorsque Zarathoustra eut atteint sa trentième année, il quitta sa patrie et le lac de sa patrie et s’en alla dans la montagne. Là, il jouit de son esprit et de sa solitude et ne s’en lassa point durant dix années. » Lorsque je relève le nez de la phrase inaugurale du poème de Nietzsche, je réalise que je vis ce que je lis et que je lis ce que je vis. En 2008, à la veille de ma trentaine, cerné par la campagne montueuse de Skógar en Islande, je débute un voyage dont la seule ambition est de me retrouver seul à lire de la philo en humant le même air que respire alors le musicien Jóhann Jóhannsson. Chacun son pélerinage. Certains vont en Islande marcher dans les pas de Justin Bieber et mettre en péril un site naturel séculaire par overdose de poses instagram, j’ai pour ma part ressenti un besoin incoercible de fouler le sol où pouvaient pousser des disques aussi déconcertants que Englabörn, le premier et en quelque sorte le dernier de Jóhann Jóhannsson. Tel un scientifique en expédition, je suis parti avec l’intention de comprendre les liens corrélatifs entre l’endroit où vivait un musicien et la façon dont sa musique résonnait.

À l’heure où j’écris ces lignes, je n’ai évidemment toujours rien compris. Ni à ce disque, ni à cette terre. J’ai en revanche feuilleté assez de pages du catalogue musical de ce pays pour démasquer l’escroquerie journalistique de la « scène islandaise », ce podium imaginaire où 5 groupes sont censés représenter la totalité des groupes de leur nation. Les choses ne sauraient être aussi simples et approximatives que cela. Il n’existe pas de « scène islandaise » mais une quantité innombrable de groupes islandais qui n’ont jamais demandé à qui que ce soit de faire partie d’une quelconque scène*. Contrairement à ce que les journalistes musicaux envoyés spécialement à Reykjavik veulent nous faire croire, la musique des artistes islandais n’est pas à « l’image du contraste entre le feu et la glace qui cohabitent sur l’île ». Celle-ci dessine en réalité le même camembert que l’on retrouve partout ailleurs. Il y a en Islande des bons groupes qui font des bons disques et des mauvais groupes qui font des mauvais disques. Et il y a Englabörn de Jóhann Jóhannsson.

« Jóhann’s music begs you to think about things you refuse to face. His music is like a wise hug made of sounds. » Pour une fois que quelqu’un écrit un commentaire judicieux en dessous d’une vidéo youtube, ne nous privons pas de le signifier : « La musique de Jóhann vous met face aux choses que vous refusez de voir. Elle ressemble à une calme étreinte faite de sons ». Malgré l’apaisement promis par le bleu océan de sa pochette, Englabörn sonne effectivement comme un disque de magie noire, un tirage de cartes dont l’interprétation laisse aussi béat que hagard. Les curateurs affairés à caser ce disque dans leurs playlists « bien-être & méditation » peuvent aller se noyer dans le Blue Lagoon, Englabörn n’a rien d’une partie de plaisir. Il faut un master de taiseux et quelques galons de discrétion pour se confronter aux haltes sentencieuses et aux motifs préoccupants qui le jallonnent. Tel un fleuve prenant sa source et se jettant dans la mer afin de renaître éternellement, Englabörn finit comme il commence, par un emprunt des vers du poète latin Catulle : « Odi et amo. Quare id faciam, fortasse requiris. Nescio, sed fieri sentio et excrucior » dont, comme l’exige le droit de la propriété intellectue, je révèle la traduction à condition de citer son auteur Lionel-Edouard Martin : « J’aime et je hais. Ne me demande pas pourquoi : Je ne sais ; mais je sens, qui advient, cette croix. » Ainsi parlait Jóhann Jóhannsson.

* Théorème valable pour la « scène belge », la « scène lilloise » ou toute autre région de votre choix.

Pour en savoir plus, bookez ma conférence All you need is lave

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